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Archive for 5 iulie 2014

Rilke despre poezie

Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser a des chemins dans des régions inconnues, a des rencontres inattendues, a des départs que l’on voyait longtemps approcher, a des jours d’enfance dont le mystere ne s’est pas encore éclairci, a ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas ( c’était une joie faite pour un autre ), a des maladies d’enfance qui commençaient si singulierement, par tant de profondes et graves transformations, a des jours passés dans des chambres calmes et contenues, a des matins au bord de la mer, a la mer elle-meme, a des mers, a des nuits de voyage qui frémissaient tres haut et volaient avec toutes les étoiles – et il ne suffit meme pas de savoir penser a tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait a l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légeres, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été aupres de mourants, etre resté assis aupres de morts, dans la chambre, avec la fenetre ouverte et les bruits qui venaient par a-coups. Et il ne suffit meme pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure tres rare, du milieu d’eux, se leve le premier mot d’un vers.
„Les Cahiers de Malte Laurids Brigge”

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